Pendant le règne de Louis XV l’art de vivre
de la cour et de l’aristocratie se repand dans les milieux de riches
bourgeois des grandes villes du royaume. La musique fait partie d’un
décor de tentures, de meubles, d’habits et d’objets curieux de la vie
quotidienne ornés avec un grand raffinement et beaucoup de richesse,
jusqu’aux instruments peints et sculptés comme des oeuvres d’art. Le
lieu le plus important de cet art de vivre est le “salon” où l’on
brille par l’apparence et la conversation. Et aussi par la musique,
lorsque les musiciens invités charment la compagnie par des pièces
exécutées seules ou à plusieurs, “en concert".
Dans le récit qu’il fait de son séjour à
Paris en 1718, Joachim Christoph Neimetz raconte que “les instruments
auxquels on s’attachait le plus en ce temps là à Paris sont le
Clavessin et la flûte traversière ou Allemande “et que” les François
jouent aujourd’hui de ces instruments avec une délicatesse non
pareillle. De nombreux Maîtres jouent, enseignent, et les
amateurs sont légions. Même Louis XVjouait de la flûte! Le jeu évolue
sous l’influence de la musique italienne. Grâce à Blavet et ses
prouesses au Concert Spirituel, la flûte est devenue la rivale du
violon, et sans abandonner le caractère tendre de ses débuts à la cour
de Louis XIV elle brille par une virtuosité toute nouvelle.
Ainsi, lorsque Rameau publie ses "pièces de
Clavessin en concert”, il attribue la première voix au violon ou à la
flûte, et le grand violoniste Jean Marie Leclair précise que
certaines de ses sonates de violon peuvent se jouer sur la flûte
allemande.
Nul doute que ces pièces aient été jouées
lors d’une soirée chez le fermier général La Pouplinière, qui admirait
Rameau, le soutenait, et jouait lui-même de la flûte. La viole n’a pas
encore été détrônée par le violoncelle. Elle était encore à l’honneur
dans la musique de chambre, et Marin Marais un maître incontesté. Les
suites de danses de Marais et de Rameau sont encore dans l’ancien style
français noble et tendre à la fois. Les pièces en concert de Rameau
sont d’écriture italienne, brillante et colorée. La virtuosité du
clavecin n est pas sans rappeler l’écriture de Scarlatti, elle est très
innovante et devait impressionner les contemporains. Tout comme la
sonate en mi mineur de Leclair, qui annonce par son atmosphère et son
écriture la période préromantique. La sonate en trio de Leclair, plus
apaisée, privilégie une écriture polyphonique qui permet un dialogue de
bonne compagnie entre la flûte et la viole.
Jean-François ALIZON
Jacques Martin Hotteterre
Les Fastes de la Cour
Pendant le règne de Louis XIV, à la cour de
Versailles, tout est spectacle, tout est musique. Comme le dit l’Abbé
Talleman:
“ Dans ces appartements qui semblent
enchantés.
Se trouvent la grandeur, l’éclat et
l’abondance.
Là les ris et les jeux, la musique,
la danse.
Enfin tous les plaisirs viennent de
tous côtés.”
C’est une invention continue de fêtes et de
spectacles qui éblouissaient les contemporains. On ne reprend jamais de
musiques anciennes, on ne joue que de la musique fraîchement composée.
En trente ans, une production considérable s’amasse, copiée, archivée,
mais très peu publiée. A la fin du siècle, l’impression musicale se
développe pour satisfaire une société raffinée d’amateurs qui jouent
viole, flûte à bec, clavecin, théorbe, guitare ou harpe. Suites,
sonates et cantates nous sont ainsi parvenues et nous donnent un reflet
de la musique de la cour. Mais il ne s’agit pas seulement de simples
musiques d’amateurs, les meilleurs musiciens les jouent aussi. Le
marquis de Sourches raconte qu’un soir de 1710,
“le Roy passa chez la duchesse de
Bourgogne,
où il trouva une très belle
symphonie, composée de Descoteaux
pour la flûte allemande, de Visée
pour le théorbe, Buterne
pour le clavecin et de Forqueray
pour la basse de viole"
Les suites de Hotteterre auraient pu être au
programme de ce concert.
Jacques-Martin Hotteterre
Le nom des Hotteterre est celui d’une
dynastie de luthiers et de musiciens. Etablis depuis le XVIème siècle à
la Couture Boussey, dans l’Eure, ils tournèrent des instruments à vent
pendant six générations. C’est eux qui “après avoir beaucoup gâté de
bois” inventèrent les premiers instruments baroques à perces complexes.
Les flûtes à bec, traversières et les hautbois devinrent capables de
jouer sur plus de deux octaves plus doux, plus expressif et dans toutes
les tonalités. Les musiciens les plus talentueux de la famille furent
accueillis à la cour, dans la grande bande des hautbois de l’Ecurie,
puis participent aux divertissements royaux en compagnie des plus
célèbres musiciens de ce temps.
Jacques-Martin Hotteterre avait acquis une
renommée de compositeur et de flûtiste apprécié du roi Louis XIV. Comme
le grand Couperin, il joue ses pièces devant le roi. Il était aussi
très connu comme pédagogue. Son traité “Les Principes de la flûte” est
la première méthode de flûte traversière baroque. Elle fut connue dans
toute l’Europe, et de nombreux traités reprennent ses indications tout
au long du XVIIIème siècle. A cette époque, la musique, pour être
belle, doit ressembler à un modéle établi:
“J’aime beaucoup mieux ce qui me
touche que ce qui me surprend"
disait Couperin.
La querelle entre le “goût
français” et le “goût italien” s’avive dès 1690 et dure jusqu’aux
années 1760. Faut-il écrire des mélodies aisées à chanter et à retenir,
des modulations attendues, dites “naturelles”, le tout avec charme et
noblesse, ou inventer des musiques surprenantes, hardies et virtuoses
qui semblaient “pimentées” au goût français ? Jacques-Martin Hotteterre
semble avoir essayé de comprendre le style italien. Il fut surnommé “le
romain”. A-t-il fait le voyage de Rome?
La sonate en trio en sol mineur est composée
comme une “sonata da Chiesa”, avec fugue et alternance de mouvements
lents et vifs portant des noms italiens : Grave, Allegro. Mais
pourtant, pour nos oreilles, elle sonne très peu italienne.
Sans doute a-t-il cherché, comme son
contemporain François Couperin à réunir les deux “goûts”. Les courantes
de ses suites sont des courantes “à l’italienne”. Mais on a un peu de
mal à y croire. Tout sa manière d’écrire reste profondément marquée par
le style français, son oeuvre de flûte sonne comme une réplique de
l’oeuvre de viole de Marin Marais, d’une génération son ainé.
Aprés les éclats des musiques royales, la
fin du règne de Louis XIV est marquée par un retour à une certaine
intimité. A côté d’une recherche de la grandeur, comme dans le prélude
avec basse en fa majeur, on trouve chez Hotteterre une intériorité
rêveuse, comme chez Watteau ou Couperin. La suite en do mineur et
d’autres pièces comme “la Messinoise” sont marquées de ce clair obscur.
A la différence de Couperin, qui écrivit jusqu’à sa fin, Hotteterre
cessa de composer et de publier (à notre connaissance) après 1723. Il
vécut jusqu’en 1762.
Sans doute se sentait-il décalé par rapport
au goût du temps, mal à laise dans les développements de la musique
italienne? Ou peut-être ne retrouvait-il plus la grandeur et la
noblesse du siècle précédent dans la musique de ses contemporains ? Il
a dédié son premier livre de pièces ‘au Roy”. La musique de son temps
avait bien les goûts de Louis XIV comme référence essentielle.
Francesco
Barsanti
Franscesco
BARSANTI, né en Italie en 1690, arrive à Londres en 1720. Il
joue
de la flûte et du hautbois dans l'orchestre de l'Opéra italien de
Londres. Dans l'atmosphère passionnée de musique de l'Angleterre de la
Restauration, où la pratique amateur connait une grande expansion, il
publie en 1724 six très belles sonates pour la flûte à bec,
l'instrument le plus populaire dans la bourgoisie à cette époque. Puis
en 1728, six sonates pour la "traversiera", la nouvelle flûte qui gagne
ses adeptes. Ces sonates connaitront un grand succès, puisqu'elles
seront rééditées quatre fois au XVIIIème siècle. Plus tard, Barsanti
part pour l'Ecosse, où il dirige l'orchestre de la"Musical Society of
Edinburgh.". Il y publie dix concerti grossi et neuf ouvertures qui
seront jouées avec succès en Grande Bretagne.
Pourtant
écrites à l'imitation de Corelli, le modèle universel en ce
début
du XVIIIème siècle, ces "sonate da camera" sont portées par une veine
mélodique et harmonique originale, inventive, et marqué par une
certaine profondeur de pensée.
Les
possibilités expressives des deux
instruments sont bien mises en valeur, avec leurs couleurs propres.
La
basse continue est réalisée par le clavecin, la viole de gambe, le
théorbe et la guitare baroque, qui en alternant et en se complétant,
varient les caractères des différentes pièces. L'ensemble dégage une
grande poésie. Cet enregistrement passe régulièrement depuis
une
dizaine d'années dans les programmes d'Accent
4,
la radio classique strabourgeoise.
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